A mi-chemin entre un walking simulator et un souls-like, Hellblade: Senua’s Sacrifice est avant tout une expérience narrative et sensorielle qui prend au tripes. Une utilisation intelligente du médium vidéoludique pour raconter quelque chose.
Spoiler alert ! Le jeu s’accompagne d’un documentaire expliquant les intentions réelles du jeu et son processus créatif. Je vois mal comment livrer une analyse pertinente sans m’appuyer dessus, et donc sans lever une part de mystère du jeu. Cela dit, l’expérience vaut le détour même quand on sait à quoi s’attendre !
Hey sister, welcome to Hel!
Le jeu nous raconte l’histoire de Senua, une guerrière picte, et de son périple vers le nord. Son but : franchir les portes de Hel, le monde des morts dans la mythologie nordique, pour y retrouver l’âme de son bien-aimé Dillion, massacré lors d’un raid viking. Seulement accompagnée d’une foule de voix lui murmurant constamment à l’oreille, Senua devra affronter les épreuves des dieux nordiques, mais aussi, et surtout, ses propres démons.
Dans la vallée de Senua…
Le gameplay de Hellblade: Senua’s Sacrifice se présente au premier abord comme celui d’un walking simulator : on marche, on explore, on butte sur un obstacle, on résout une énigme basée sur l’observation pour le débloquer et on continue. Les commandes se limitent à une touche pour interagir avec quelques éléments de l’environnement et une touche pour se concentrer et observer. Le jeu prend le temps de montrer la qualité de ses environnements (sublimes) et de ses animations, et surtout de poser les premiers jalons de sa narration, avec ces voix venues de nulle part dont se détache celle d’une narratrice semblant omnisciente, mais à laquelle Senua répond parfois. Et puis le premier ennemi apparaît…
Fiddlesticks ? Ah pardon, mauvaise license !
Le jeu dévoile alors son deuxième atout gameplay : des combats dignes d’un souls-like. Bon, pas aussi difficiles certes, mais nécessitant tout de même un timing correct pour les esquives, les parades et les contre-attaques. La caméra serrée sur Senua souligne la taille imposante des adversaires, tout en nous obligeant, comme le ferait la guerrière, à surveiller nos placements et nos angles morts pour ne pas se retrouver encerclé.
D’ailleurs, walking simulator oblige, aucun élément d’UI ne vient gêner l’immersion. Pour évaluer l’état d’un ennemi, il faut se fier à ses animations et au nombre de balafres dont il est couvert. Et puisqu’on parle des animations, saluons le travail de motion capture (mais j’y reviendrai !) : les impacts sont brutaux, les parades hyper satisfaisantes, et l’épuisement de Senua lorsqu’elle se relève pour continuer à se battre transpire à travers l’écran.
… j’ai cru entendre les échos
Si le gameplay est plaisant et ferait déjà un très bon jeu, Hellblade brille avant tout par sa narration et l’ensemble de prouesses techniques mises à son service. A commencer par les voix omniprésentes, parfois encourageantes, souvent accusatrices, parfois très utiles (“Behind you!”). Délivrées par un excellent système audio binaural , elles semblent venir de partout et nulle part à la fois. D’ailleurs, l’utilisation d’un casque audio de bonne qualité est recommandé au lancement du jeu, et je ne peux que plussoyer !
Les cinématiques sont intenses, et réalisées avec un travail de motion capture très réussi (à part quelques animations de lèvres aux limites de la vallée dérangeante, mais c’est souvent le plus dur !). D’ailleurs, petite pause pour rendre à Melina ce qui appartient à Melina :
Melina Juergens travaille comme monteuse vidéo chez Ninja Theory. Lorsque le développement commence, le studio à besoin de volontaires pour tester et ajuster le processus de motion capture, avant de lancer un casting. Melina se prête au jeu et enregistre quelques scènes avec du texte. Il n’en faut pas plus pour que l’évidence saute aux yeux des créateurs du jeu : elle EST Senua.
Dans un formidable double salto hors de sa zone de confort, Melina Juergens accepte le rôle, et le résultat en jeu parle de lui-même. Sa performance est tout simplement incroyable ! Les émotions qui traversent Senua, ses peurs, son désespoir, sa rage et sa détermination crèvent l’écran avec intensité rare.
Je vois des runes partout !
Paillettes sur la cerise sur le gâteau, le jeu multiplie les effets de rendu pour brouiller les frontières entre le réel et le fictif. Lumières baveuses qui se démultiplient, ombres menaçantes venant de nulle part, l’ambiance visuelle du jeu est extrêmement bien travaillée, réussissant l’exploit d’en faire un jeu photoréaliste mais qui ne ressemble à aucun autre.
Panique celtique
Sous couvert de nous raconter l’histoire d’une guerrière picte qui affronte l’enfer, Hellblade est un jeu qui nous parle de santé mentale. Car Senua souffre de troubles mentaux, et les flashbacks de son passé retracent un parcours encore trop actuel : stigmatisation, incompréhension, crainte et tentatives de la “guérir” par des méthodes pires que le mal. Ajoutez à ça le traumatisme de perdre Dillion, la seule personne qui la comprenait et l’acceptait, et tous les ingrédients sont réunis pour provoquer de violents symptômes : voix, hallucinations, épisodes psychotiques…
Quand tu rentres après avoir osé prendre un peu de temps pour toi…
Et là, le propos du jeu devient limpide. Les créateurs du jeu ont longuement consulté des experts en santé mentale, mais aussi des patients, pour essayer de donner corps à leur vécu. Entendre des voix, voir des signes dans l’environnement et les relier entre eux pour en extraire du sens, toutes ces mécaniques sont basées sur le vécu de personnes sujettes à des troubles psychotiques. Pas étonnant que le travail de Ninja Theory ait été salué pour la fidélité de sa représentation de ces troubles.
Si vous n’avez pas les 5-6h nécessaires pour terminer le jeu, je vous recommande chaudement de prendre 20 minutes pour regarder le documentaire. Ne serait-ce que pour la réflexion sur la représentation de la santé mentale dans la culture, et ce que le jeu vidéo peut y apporter.
En résumé :
Pour le joueur : Pépite
Hellblade: Senua’s Sacrifice est un objet vidéoludique rare et qui mérite largement le coup d’œil ! Si d’autres jeux indépendants se sont aussi attaqués au sujet complexe de la santé mentale, rare sont ceux qui ont bénéficié de tels moyens pour immerger le joueur dans une représentation poussée des perceptions de personnes atteintes.
Le résultat est impressionnant et restera un évènement marquant de ma vie de joueur !
Pour le daron : Attention
Si les sauvegardes automatiques sont fréquentes et permettent des sessions courtes, il est fortement recommandé de jouer à Hellblade dans sa bulle, isolé par un casque audio de qualité. Pas toujours compatible avec la vie de daron ! De plus, les combats sont brutaux, et les scènes de souffrance et de désespoir récurrentes. A éviter dans les situations où un petit machin risque de venir jouer les curieux…